MEPRISE A LA GUINGUETTE

La Closerie
PATRICK HUET

Copyright : Patick HUET 1995
Dépôt légal 2 trimestre 1995
Tous droits de reproduction réservés pour tous pays.
Reproduction même partielle interdite.

Texte extrait de LYON SENTIMENTAL : Recueil d'anecdotes réelles

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En ce lundi 9 octobre 1865, la soirée était déjà bien avancée. La longueur des jours avait tant diminué qu'à 18 H, il faisait déjà nuit. Les gens ne s'attardaient pas au dehors, préférant la chaleur et la lumière de leur foyer aux ténèbres humides. Les ruelles de Lyon s'emplissaient de mouvements furtifs, de silhouettes incertaines aux allures suspectes. Les réverbères, trop peu nombreux, diffusaient une lumière rare et pâle.
Les cafés, guinguettes et autres lieux de divertissements offraient aux passants inquiets un havre de paix et de gaieté contre l'angoissante obscurité. Ces établissements fleurissaient dans toute la ville et même à la périphérie, le long du Rhône et de la Saône, ou encore vers les Brotteaux, ces anciens marécages asséchés puis rendus fertiles.
La rue de Créqui y débouchait justement. Elle partait du quartier de la Guillotière, traversait des pâtés de maisons et de grands prés avant de se terminer là, à proximité du Parc de la Tête d'Or qui venait d'être construit.
Dans cette longue artère parfaitement rectiligne, une guinguette du nom de "La Closerie" y avait établi ses fondations. Sa réputation n'avait cessé de croître de par la ville. On y voyait, disait-on, quantité de jolies danseuses. Ce n'est pourtant pas à leurs fins minois que La Closerie devait sa renommée mais à la qualité de leurs prestations. L'on racontait que lors d'un certain pas de danse, elles relevaient leur longue jupe afin de n'être point incommodées dans leurs mouvements et dans leurs sauts. La jupe remontait parfois quelques centimètres au-dessus du genou et le spectateur, s'il était attentif et placé au bon endroit, avait alors la chance d'admirer le galbe satiné d'une cuisse délicate.

Le spectacle ne durait qu'une demi-seconde, mais, oh! combien émouvant était-il! Le client en ressortait ébloui jusqu'au fond des yeux et se jurait d'être présent lors de la prochaine représentation.
Nul ne s'étonnera donc de savoir La Closerie toujours pleine à craquer dès la fin de la journée. Des hommes seuls s'y pressaient en nombre, à la grande joie des patrons de l'établissement qui, aussitôt, adaptèrent le tarif des boissons au nouveau standing de leur guinguette.
Une telle affluence d'hommes solitaires, réunis en un lieu unique, ne tarda pas à faire le tour de la ville et à parvenir aux oreilles féminines. Courtisanes aux amours tarifés et femmes célibataires en mal d'épousailles firent vite une apparition remarquée à La Closerie. Quelle que fut la moralité des habitués, elles ne s'en souciaient pas. Ils avaient de l'argent - cela seul comptait! Si l'affaire se concluait positivement, ces belles de nuit s'assureraient une honnête pension.
La Closerie résonna désormais d'autant de voix féminines que masculines.
Bien des Lyonnais en mal de finances pestaient contre la minceur de leur bourse. La notoriété du spectacle était si fameuse qu'ils enrageaient de ne pouvoir s'offrir, pour la valeur de quelques pièces, l'éblouissante vision d'une paire de genoux ou de mollets s'envolant grâcieusement dans les airs. Pour ceux-là, ne restaient plus que la solution de rôder autour de la guinguette dans l'espoir de jeter un oeil indiscret entre deux ouvertures de portes.
Fort heureusement, La Closerie se dressait à l'écart de la ville, dans la calme rue de Créqui, rue bordée de grands platanes épanouis. La présence de ces arbres et l'absence d'éclairage facilitaient les approches discrètes.
Ce lundi 9 octobre, donc, la fête battait son plein à La Closerie. Depuis près d'une heure que la nuit était tombée, la musique n'avait cessé de croître en volume et le nombre de clients et de clientes d'augmenter. La porte d'entrée, dont la partie supérieure formait une imposte de verre, s'ouvrait et se refermait sans relâche. A chaque fois, de longues traînées de musique s'en échappaient, accompagnées de chapelets de rire et d'applaudissements.
Un homme de taille moyenne, vêtu de gris, se hâtait de remonter la rue en direction de la guinguette. Ni quinquet, ni bec de gaz n'éclairait son chemin. Pourtant, il se trouva encore trop visible, seul au milieu de la route et sauta vivement sur le bas côté à l'abri d'un éventuel regard. Un croissant de lune obscurcie de nuages occupait un coin du firmament. En dépit de sa faible luminosité, elle était encore trop forte pour lui.
Qui sait si un collègue, une connaissance, ne croiserait pas sa route au moment le plus inopportun? Comment aurait-il expliquer sa progression vers La Closerie? Mieux valait une marche discrète sous le couvert des arbres.
Il avançait à petits pas rapides, impatient de voir les belles jeunes filles et leurs si jolies jambes.

Dans sa hâte, il ne prit garde à son environnement immédiat, si bien qu'il finit par se prendre le pied dans une racine et par s'étaler dans l'herbe élastique du bas-côté. Jurant à mi-voix contre l'univers tout entier, il se releva plein de hargne. Des ronces le griffèrent au passage, n'améliorant en rien sa mauvaise humeur.
Cette mésaventure ne lui servit pas de leçon. Ses yeux étaient irrésistiblement attirés vers la lumière qui jaillissait de l'imposte.
Un homme au gilet rouge ouvrit la porte et notre Lyonnais malchanceux lui en voulut méchamment de ce privilège. De rage, il martela le sol d'un pas vif. Trop vif, peut-être! car dix secondes plus tard, il heurtait violemment un nouvel obstacle et se retrouvait une fois encore sur le dos.
La colère le saisit, d'autant plus fort que l'obstacle en question s'était révélé mou et susceptible de percevoir... de la douleur. Des gémissements, d'ailleurs, s'élevaient à deux pas. Sa main fulgura dans l'obscurité et empoigna le fameux obstacle. Des cris s'ensuivirent, des coups s'échangérent jusqu'à ce qu'une exclamation rompit le débat.
--- Léon! cria notre Lyonnais. Par la peste, que fais-tu ici au milieu de mon chemin?
--- Au milieu de ton chemin? En voilà de bonnes! J'étais là en train de regarder tranquillement le paysage quand une brute est tombée sur mes épaules et ma pilonné de coups de poings. Tu mériterais que je te fracasse la tête céans!
--- Holà! Il n'y a point de gravité. Deux collègues de travail ne vont point s'étriper pour une méprise stupide. Si je t'ai fait du mal, je m'en excuse. Il fait si noir que l'on n'y voit pas grand chose.
Tout en massant sa poitrine endolorie, Léon acquiesça.
--- Tu as raison; faisons la paix et oublions notre querelle. Les ténèbres en furent la cause. Il est vrai qu'on ne distingue plus rien quand on fixe trop longtemps la lumière vive de l'imposte de La Closerie.
--- L'imposte de La Closerie?! Mais comment toi, Léon, un homme honnête, peut-il venir ici voir ces filles débauchées qui ont reniées pères et mères pour se livrer aux regards lubriques des mâles?
Il avait l'air scandalisé. Ses propos sonnaient clair et net sous les ramures frémissantes. Du haut des branchages lui parvint une rumeur d'assentiment comme si les feuillages eux-mêmes se rangeaient à son avis. Des bruissements pareils à des voix humaines volaient d'arbre en arbre, semblant incriminer la concupiscence de Léon.
Ce dernier, l'oreille courbée, baissait la tête sous les exhortations de son collègue. Soudain, une lueur de surprise traversa ses pupilles.
--- Hé! cria-t-il en relevant brusquement la tête.
Son camarade lui faisait toujours face, le visage fier, altier, empreint de cet air outré des gens honnêtes devant un acte dégradant.
--- Dis-donc, répliqua Léon, si tu m'expliquais la raison de ta présence en ces lieux?
--- Ma.. ma présence?
L'expression hautaine disparut du visage. A la place, une profonde perplexité fit son apparition, suivit d'un embarras évident.
--- Alors, comme cela, Monsieur le Beau Parleur vient nous faire des sermons, nous parle de lubricité et de débauche, alors qu'il ne se trouve guère en position de nous donner des leçons. Et que fais donc ici ce Beau Parleur, si ce n'est regarder les filles?
La défense de notre Lyonnais fut des plus maladroites. Les choses étant claires désormais, pour chacun des deux, ils parlèrent de ce pour quoi ils étaient venus: les filles! Léon était un habitué, il entreprit d'initier son ami.
--- L'imposte qui surmonte le battant de la porte nous permet de voir l'intérieur de la salle. Mais pour cela, nous ne devons pas rester au niveau du sol. Il nous faut grimper sur l'un des arbres à proximité. C'est le seul moyen de voir quelque chose car tous les volets sont fermés.
--- Gagnons celui-là, c'est le plus proche!
--- Impossible!
--- Pourquoi donc?
--- Il est déjà occupé.
--- Déjà occ...
--- Tais-toi, donc! coupa son ami d'un ton sec, ou parle plus bas. Tu vas nous faire repérer.
Baissant la voix jusqu'à un simple murmure, il questionna.
--- Oui, d'accord, mais explique-toi!
Levant les bras au ciel en un signe pathétique, Léon s'adressa aux étoiles ou à la lune.
--- Mais, d'où sort-il, cet énergumène? Puis se tournant vers son collègue. Crois-tu être le seul à vouloir regarder les danseuses sans payer? Tous les arbres les plus proches de La Closerie sont pris d'assaut dès la fin du jour. J'en cherchais justement un de libre quand tu as surgi dans mon dos.
Interdit, notre homme scruta les premières ramées. Des silhouettes grises encombraient leurs feuillages, qui à cheval sur une branche, qui accroché à un tronc. Et tous, tendaient une figure avide vers la grande lucarne vitrée à deux mètres au-dessus du seuil de la guinguette.
--- Mille canuts! s'écria le Lyonnais. Ils sont plus nombreux que des corbeaux.
--- Par ici! lui souffla Léon.
Il le guida jusqu'à un arbre rabougri dont la plupart des feuilles jonchaient le sol. L'automne l'avait dénudé bien avant ses congénères; il dressait ses ramures sombres et rachitiques contre un ciel noir et piqueté d'étoiles. Quelques efforts, et les deux hommes se retrouvèrent à trois mètres du sol, juchés sur des branches fragiles qui menaçaient à tout instant de rompre. Ils étreignaient chacun le fût du platane dans la crainte d'une chute.
--- Ouah! s'exclama notre homme.
--- Et oui! acquiesça Léon en connaisseur.
Et pour cause! Bien qu'ils se trouvaient à vingt mètres de La Closerie, ils avaient une vue plongeante dans la salle commune. L'imposte, une baie vitrée de la largeur de la porte d'entrée mais de cinquante centimètres de hauteur seulement, découvrait à leur yeux tout un univers de rêves.

Des filles élégantes en longues robes bouffantes, à baleine, tournaient délicieusement sur une scène. Elles firent quelques pas, un ou deux entrechats, puis disparurent derrière une lourde tenture pourpre sous les applaudissements frénétiques du public masculin, accompagné du vibrato insensé d'un pianiste invisible.
--- C'est tout! chuchota le Lyonnais à son ami.
Une immense déception perçait dans sa voix. Où étaient donc ces chevilles adorables, ces mollets galbés, ces genoux délicats et ces débuts de cuisses raffinées dont on vantait les merveilles de par la ville? Des danseuses, il n'avait perçu que des minois, forts agréables certes, mais rien de plus. En tout cas, rien de ce qu'il attendait!
--- Patience, l'ami! le rassura Léon. Nous venons d'assister à la fin d'une représentation. Dans vingt minutes, une deuxième troupe de danseuses montera sur scène; et alors, là; hé, hé!..
Il n'en dit pas plus, mais la nervosité de son ami s'éleva d'un cran.
--- Est-il vrai qu'elles relèvent leur jupe jusqu'aux genoux?
--- Et même un peu au-dessus, si tu veux savoir.
--- Vrai?
--- Parfaitement.
--- Et tu les as vues, toi, de tes propres yeux?
Léon se rengorgea, fier de son expérience.
--- De nombreuses fois, en vérité. Elles ont des jambes, tu verrais cela!... Et une façon de les lancer dans les airs qui te font chavirer de ton arbre si tu n'y prends garde.
--- Nous avons eu de la chance de trouver ce platane, il se trouve juste en face de l'imposte.
--- Il faut avouer que beaucoup le dédaignent.
--- Comment cela?
--- N'as-tu pas remarqué que des arbres moins bien placés que le nôtre étaient déjà chargés alors que notre platane restait vide?
Comme notre Lyonnais opinait, Léon continua.
--- C'est parce qu'il est proche de la route et dépourvu de feuilles. Il suffit qu'un fiacre passe par là pour qu'on se fasse repérer. Et bien des observateurs tiennent à leur réputation.
--- Je vois, marmotta notre homme.

Il commençait à se sentir mal à l'aise. Le matin même, il avait prévenu sa femme qu'un excédent de travail le retiendrait jusque tard dans la nuit. Si jamais elle apprennait qu'il se trouvait en fait à La Closerie, en train de reluquer les danseuses du haut d'un platane, elle lui ferait une telle scène de ménage que tout le voisinage en serait alerté!
Inquiet, il demanda.
--- Et il en passe souvent, des fiacres, par ici?
--- Jamais ou presque! Les voitures se dirigent toutes du côté opposé. Mais que veux-tu certains des voyeurs sont trop couards pour prendre le risque d'être découverts.
--- Hum, hum...
--- Tiens, regarde le platane là, à ta droite! Ce petit bonhome vêtu de noir et coiffé de même, et qui essaie de se cacher derrière le tronc.
--- Mille canuts! Mais c'est Monsieur de M...
--- Chut! pas de nom ici. La discrétion est de rigueur. On ne connait personne et personne ne nous connait, du moins on fait comme si.
--- Je ne comprends pas; Monsieur de.. hum, hum... est très riche. Il possède largement de quoi nourrir tout un régiment durant des années s'il lui en prenait l'envie. Alors pourquoi ne paie-t-il pas sa place? Il verrait les danseuses de tout près.
Un petit rire sec, étouffé, secoua les épaules de Léon. Il eut du mal à réprimer son hilarité et n'y parvint qu'au moment où il allait perdre l'équilibre. Il répondit alors.
--- A cause de sa réputation, bien sûr! Mais aussi, pour l'argent. Dans tout Lyon, il n'y a pas d'homme plus rapace que celui-ci, et pourtant, la ville n'en manque pas. Mais lui est pire que les autres. Quoique sa fortune soit immense, il refusera jusqu'à la mort de s'en défaire de la moindre parcelle. Alors, tu penses, payer pour voir des danseuses quand il peut les observer gratis, il choisit la deuxième solution! Mais, foin de discours! regardons un peu dans la guinguette. On y voit beaucoup de jolies clientes venues là traiter des "affaires" avec les messieurs fortunés.
Ils s'extasièrent sur les charmantes demoiselles qui abordaient sans façon la gent mâle, sûres d'elles-mêmes. D'autres, assises négligemment sur leur siège, ouvraient et refermaient leurs éventails ou bien devisaient avec leur voisin.
L'une de ces dames retint l'attention de notre homme. Elle ne portait point d'éventail, ses habits n'étaient pas n'ont plus de haute facture, mais quelque chose dans son maintien lui était agréable. Ce cou gracile, cette chevelure blonde relevée en un chignon habile, élançaient son coeur d'une émotion palpitante. Un homme au gilet rouge, celui-là même qu'il avait vu entrer auparavant, s'adressa à la jeune femme. Il en éprouva de la jalousie Décidément, le sort favorisait trop cet individu là!
La demoiselle se tourna vers son questionneur. Elle se présenta ainsi de profil, un profil tout-à-fait charmant, aux observateurs extérieurs. Notre Lyonnais en resta muet de stupeur. La colère et la jalousie submerga son âme. Il poussa un cri de rage et sauta au bas du platane.
Cinq secondes plus tard, il l'escaladait de nouveau, une grosse pierre à la main. Avant que Léon n'ait pu le retenir, il la lança violemment vers le couple, à travers l'imposte. Le verre explosa sous l'impact, provoquant un vaste tumulte dans la salle.
La guinguette retentissait de cris de peur. L'on hurlait qu'une troupe de malandrins attaquait La Closerie, qu'ils en voulaient à l'argent et à la vie des clients. Des corps chutaient des platanes et couraient par-ci, par-là, dans tous les sens, accréditant l'hypothèse d'un assaut de voyous.
Le tapage était à son comble, mais nul agresseur ne se manifestant, le directeur de La Closerie était sorti, secondé par une poignée de solides gaillards. Ils appréhendèrent deux jeunes gens inoffensifs qui, pour tout crime, avaient observé les danseuses du haut d'un arbre. Novices en cet art, ils n'avaient pas fui assez rapidement lors du charivari et représentaient donc de parfaits coupables.
--- Votre compte est bon, canailles! aboya le directeur. Vandales, vous me rembourserez ma vitre cassée ou je vous envoie en prison.
Les jeunes gens protestèrent, le directeur se fit menaçant. Des hurlements le tirèrent soudain de ses exhortations. L'on se battait dans la grande salle. Accompagné de ses mercenaires, il se fraya un chemin dans la foule trépidante qui encerclait un homme au gilet rouge en prise avec un autre vêtu de gris. Tous deux roulaient par terre, s'empoignaient par le col, les manches, s'adressant force coups de poings et de pieds. Une femme blonde se tenait en retrait. Les yeux écarquillés, elle mordait son poing sous le coup de la frayeur. Un peu plus loin, une autre femme blonde, ressemblant à s'y méprendre à la première, regardait la scène comme frappée d'hébétude.
--- Arrêtez immédiatement! rugit le directeur. Mille pianos, cessez vos pitreries ou je me charge de vous bastonner tous les deux.
L'homme en gris cracha son venin face à l'home au gilet rouge et à la femme blonde. De ses propos incohérents, l'on comprit néanmoins que la femme était son épouse, qu'il l'avait aperçu du haut d'un platane en grande conversation avec cet inconnu au gilet rouge. Il l'accusait d'adultère et voulait tuer son rival. Accessoirement, on apprit qu'il était l'auteur du jet de pierre.
Les deux jeunes gens précédemment accusés furent relâchés. Plus personne ne se souciant d'eux, ils se fondirent dans l'assistance. L'occasion était trop belle d'approcher les jolies danseuses.

Le public, quant à lui, exigea de connaître le fin fond de l'histoire. Cette graveleuse affaire d'adultère excitait les clients au plus haut point; ils étaient décidés à tout savoir. L'homme au gilet rouge dut faire acte de ses propres confidences.
--- C'est une terrible méprise! J'étais à la recherche de ma... ma maîtresse. On m'avait prévenu qu'elle fréquentait ces lieux pour y trouver un meilleur partenaire. Je voulais m'en assurer de visu. Elle est blonde, tout comme votre femme, monsieur, et lui ressemble tellement que je la pris un instant pour ma maîtresse. C'est pour cela que je m'étais adressé à elle et... Oh!...
La bouche de l'amant jaloux s'arrondit, sa voix s'érailla. Tous les regards gagnèrent le point qu'il fixait. Une femme blonde, le sosie presque parfait de la première semblait figée sur place.
--- Evelyne! éructa l'amant au gilet rouge. Traitresse, que faisais-tu en ces lieux? Attend que je t'attrape!
Il se précipita vers la jeune femme qui s'enfuit vers la porte. Il trébucha contre un siège, tomba, se releva et courut après sa maîtresse infidèle dans un grand concert d'imprécations.
Durant le même temps, l'homme en gris se disputait avec sa femme. Lui aussi exigeait de connaître le motif de sa présence à La Closerie tout en l'accusant de toutes sortes de péchés. Son épouse avait retrouvé son assise et lui reprochait son mensonge et son voyeurisme.
Les noms d'oiseaux volaient bas, au grand plaisir de l'assistance.
Le directeur les fit mener tous les deux, hurlant et gesticulant, dans son bureau. Ce qui lui importait, à lui, était la facture de la vitre et qui allait la payer!

Telle n'est pas celle que l'on croyait être.

Patrick HUET 1995

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