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L'année 1812 fut, pour les riverains du quartier des
Brotteaux, marquée par un phénomène extraordinaire.
Dans ce quartier en formation, non encore frappé par
l'urbanisation à outrance, s'étendaient, de vastes zones de
culture ainsi que l'importante ferme de la Tête d'Or.
Un beau jour de cette année-là, des promeneurs
matinaux découvrirent une nappe d'eau de quelques
centimètres dans un pré, derrière l'actuelle mairie du 6°
arrondissement. Le fait en lui-même n'était en rien
remarquable. La zone en question présentait un dénivelé
par rapport aux terres avoisinantes et, par temps d'orage,
accumulait les eaux de pluie des alentours. Seulement, il
n'avait pas plu depuis des jours; le pré aurait donc dû être à
sec. D'aucuns relevèrent cette anomalie sans toutefois y accorder d'importance. Lorsque l'on travaille dur pour gagner sa vie, ce genre de détail est aussi vite oublié qu'il est aperçu. Les jours suivants, le phénomène s'accentuant, et la nappe gagnant en ampleur, ces mêmes passants flânèrent plus longuement autour de la mare et les exclamations fusèrent autant que les questions. Certains avancèrent l'hypothèse d'une crue du Rhône en amont, provoquée par une chute de pluie inaperçue; ils pronostiquèrent de ce fait, la disparition de la mare à brève échéance. Rien de tout ceci n'était fondé. Aucun orage n'avait éclaté, le fleuve roulait à son niveau habituel et, loin de disparaître, la mare s'accroissait de jour en jour. Des spécialistes furent appelés en consultation. La mine soucieuse, les traits fermés, ils arpentèrent les lieux, mesurèrent la nappe dans toutes ses dimensions, prirent maints relevés, consultèrent des cartes géologiques et conférèrent entre eux à voix basse et en termes obscurs. Leurs conclusions étaient formelles: le phénomène hydrologique à l'origine de cette mare était d'origine... inconnue! Impassible devant tant d'efforts pour la comprendre et l'interpréter, la nappe continuait son expansion. Le temps que les spécialistes rendent leur rapport aux autorités, cette terre à blé ne s'ornait plus d'une mare mais d'un lac. Ses dimensions faisaient frémir: 50 mètres de long, 15 m de large sur 5 à 6 m de profondeur. En dépit des craintes de ces éminents spécialistes, le lac se stabilisa à ce niveau - peut-être en raison de l'altitude plus élevé des terrains environnants. Le lac nouveau-né attira en foule les Lyonnais, avides d'admirer cette curiosité qui plongeait tant de grands personnages dans l'embarras. Ils découvrirent une eau claire et limpide qui chatoyait sous les reflets du soleil, des rives et des prairies couvertes d'une herbe tendre invitant à la flânerie. --- Par dieu! voilà un bien bel endroit de promenade, s'exclamèrent les premiers badauds. De l'état de curieux impénitents, ils sautèrent aussitôt à celui de touristes pour s'ancrer dans celui de l'amateur de repos. De plus en plus, ils vinrent là le dimanche, loin des bistanclaques (1) infernaux des machines à tisser de la Croix-Rousse, loin des puanteurs de l'industrie chimique naissante. Ils y goûtèrent un air frais et vivifiant, l'atmosphère délassante d'un lac aux eaux rafraîchissantes. Le jour dominical, la verte prairie se couvrait de nappes colorées et de paniers de pique-nique, de dames en robes longues et d'hommes endimanchés, de garçonnets rieurs et de fillettes mutines. Des adolescents audacieux fendirent bientôt les eaux turquoises du lac sous les applaudissements de leurs amis. Nombre de jeunes gens connurent là leurs premiers émois, le battement langoureux de longs cils aux paupières ombrées, le froissement de longues jupes au mouvement soyeux, ou encore le sourire merveilleux d'une tendre inconnue et la teinte délicate de ses joues carminées... Peu à peu, ce pré des Brotteaux devint le lieu de rendez-vous le plus populaire de la ville. Des guinguettes s'y dressèrent; des chanteurs, des musiciens et des jongleurs y joignirent leur voix. Des marchands de bonbons et de colifichets s'y installèrent ainsi que divers autres établissements. Le père Thomas, grimacier de métier y acquis là une notoriété publique. Tous les dimanches, c'était la "Vogue (2) au lac"! Toute la jeunesse de Lyon s'y pressait, entraînant dans leur sillage parents et amis. On y dansait, jouait, écoutait de la musique ou admirait les exploits d'une bande d'acrobates avant de plonger dans les eaux extraordinairement limpide du lac ou de s'offrir un voyage en barque. C'était la Fête... dans tout ce qu'elle a de plus spontané, de riant et d'insouciant. Une fête libre de toute contrainte, créée par la seule joie de vivre des Lyonnais. Hélas, une ombre allait bientôt ternir ce tableau merveilleux. Elle avait pour nom: URBANISME! --- L'urbanisme, mon cher, nous devons penser avant tout à l'urbanisme! Celui qui s'exprimait ainsi trônait derrière son bureau tel un roi impérieux. Le regard froid, presque hostile, il arborait un visage plein, dépourvu de toute bienveillance. Bâti tout en rondeur, ses jugements l'étaient beaucoup moins. La haute fonction qu'il occupait à l'hôtel de ville se ressentait dans ses manières et dans sa voix. Rien que la masse de son corps écrasait par avance les objections de ses interlocuteurs. Il s'en dégageait une pesanteur, une inertie propre à freiner tout enthousiasme fut-il juvénile. Quant à ses paroles, elles étaient toujours catégoriques. Il était compréhensible, dans ces conditions, que l'employé planté juste en face du bureau se montrât fort réservé et ses gestes plus que rigides. --- Allons, mon cher Talman, ne soyez pas intimidé à ce point. Donnez-moi donc votre opinion sur la question. --- Laquelle, Monsieur? --- L'Urbanisme, voyons! Par dieu, n'est-ce point de ce sujet que nous causons depuis dix minutes? --- Si fait, Monsieur; si fait. --- Alors? L'employé se tortilla nerveusement. Tout lui aurait été préférable que cette requête incongrue de son supérieur. Par expérience, il savait que son opinion n'était demandée que pour mieux être réfutée. Les chefs de service avaient chacun leurs petits divertissements favoris et, celui-là, avait l'ardente manie de vouloir détruire toute argumentation adverse. Il eût fallu être un sot prétentieux pour lui parler franchement et lui donner véritablement son propre avis. --- Oh! moi, vous savez, finit-il par lâcher, je m'en remets aux conclusions des techniciens. --- Je vois. On ne peux dire que vous vous mouillez, Talman! Enfin, donnez-moi votre rapport! --- Le voici, Monsieur. Un épais dossier changea de main. Le chef de service en délaça le ruban et feuilleta les documents. Talman, toujours aussi nerveux, se demandait s'il aurait l'audace de lui demander l'autorisation de s'en aller. Il hésitait toujours quand, huit minutes plus tard, son chef releva un menton adipeux mais volontaire. Ce dernier brandit un feuillet barbouillé d'écriture bleuâtre. --- Est-ce là toutes les conclusions des spécialistes? Un tissu d'âneries et de longues phrases incompréhensibles; tout cela pour dire qu'ils ignorent comment ce lac à bien pu se former. Et vous vous fiez aux conclusions des techniciens?! N'êtes-vous qu'un benêt ou un crétin invétéré? --- Monsieur, je...je... balbutia Talman en étreignant ses mains l'une contre l'autre. --- Assez de balivernes pour aujourd'hui. Je m'en vais prendre en charge ce dossier plus sérieusement que vous ne le ferez jamais. Vous verrez ce que l'urbanisme peut faire d'une zone en friche. Et maintenant, retournez à vos occupations! Talman ne se le fit pas répéter. Une brève salutation et, vite, il déguerpit jusqu'au fin fond de son bureau où il se tapit dans un des recoins les plus sombres. En fin d'après-midi, le chef de service se leva pesamment et quitta l'hôtel de ville. Une heure plus tard, il frappait à l'huis d'un immeuble cossu. La porte s'ouvrit et un domestique le conduisit à un salon confortable au coeur de la maison. La pièce était grande, les tentures riches et les tapis moelleux. Les fauteuils, larges et profonds, accueillaient déjà trois personnages aux vêtements sobres mais au tissu précieux. L'un d'eux, le visage finement ciselé et les tempes grisonnantes, se leva promptement et s'avança la main tendue. --- Ah, cher ami! Nous n'attendions plus que vous. Vous connaissez déjà monsieur R. n'est-ce pas? le promoteur immobilier! --- Oui, nous nous sommes croisés à deux ou trois reprises, affirma le promoteur en se dressant pour tendre la main. Il était le plus jeune du groupe mais non le plus indécis. Du reste, nul parmi ces hommes ne donnait l'impression d'une quelconque irrésolution. Sitôt les salutations d'usage expédiées, l'on passa abruptement aux affaires. --- Ces messieurs m'ont invité dans le but de vous rencontrer afin de parler Urbanisme, avança le promoteur. Ils m'entretenaient justement de vos projets. --- Un projet qui pourrait se montrait fructueux pour votre société, déclara le lourd fonctionnaire. --- Fructueux, fructueux... comme vous y allez! La zone que vous souhaitez urbaniser n'est que friche, située mauvaisement en bout de ville... --- Pour le moment! Mais la ville s'agrandira, c'est inévitable. C'est le moment d'investir en ces lieux de peu de valeur et d'y construire usines et manufactures autant qu'immeubles de résidence. La chimie est en plein essor et la demande de logement ira croissant. --- Votre jugement est correct. Toutefois, il pèche par un détail. La ville de Feyzin est déjà bien pourvue dans le domaine de la chimie. Et les nouvelles sociétés s'installeront là-bas tout simplement parce que les produits qui leur sont nécessaires seront disponibles à proximité. Par conséquent, peu de frais de transport. Quant à la demande de logement, ce n'est pas dans les Brotteaux qu'elle s'exercera dans les proches années. Le chef de service à l'Hôtel de ville insista. Une fortune attendait celui qui bâtirait aux Brotteaux. --- Une fortune, peut-être; mais pas dans l'immédiat, réfuta le promoteur. Les travaux menés actuellement dans la Presqu'île ou sur la colline de la Croix-Rousse sont autrement plus rémunérateurs. Pourquoi voudriez-vous que j'aille perdre mon temps et mon argent aux Brotteaux? D'autant que vous négligez un fait d'importance. --- Lequel? --- Le lac et ses dépendances! La vogue au lac connaît un tel succès chaque dimanche que je ne saurais construire sur ce domaine sans déclencher la colère du peuple. --- Le peuple, le peuple... trancha l'homme aux tempes grisonnantes et à l'allure aristocratique, que sait-il de ce qui lui convient le peuple? Les gens de la municipalité ne sont- ils pas là pour s'occuper de leur bien à eux? --- Cela est vrai, renchérit le chef de service. Le Bien Public, voilà notre souci à nous fonctionnaires et élus de la ville. Et le Bien Public exige que la zone autour du lac soit urbanisée. --- Il se peut, mais pourquoi la zone du lac? Il existe bien d'autres champs de part les Brotteaux; ils seraient plus adaptés à vos projets. Car, je vous le rappelle, moult guinguettes et autres boutiques s'y sont installées et la foule y accoure tous les dimanches. --- C'est là précisément le noeud du problème, rétorqua une voix rauque. Silencieux jusqu'à présent, le troisième invité venait enfin de s'exprimer. Il enchaîna. --- L'existence de cette vogue d'un bout à l'autre de l'année est un véritable scandale. --- Une plaie! interrompit l'homme aux tempes grises. --- Oui, une plaie! scanda la voix rauque. Vous me connaissez bien monsieur R. ou au moins vous connaissez le nom de mes sociétés. Je suis un homme d'expérience. Donnez aux ouvriers du loisir et ils en redemanderont. Offrez-leur du temps pour rire et ils finiront par rire des ordres mêmes que nous leur donneront. --- Cela n'est pas tout, reprit le chef de service. Cette fête continuelle, cette vogue au lac, ces divertissements vers lesquels se précipite toute la ville n'a été décidé par aucun responsable. Aucune personnalité n'a pris en main cette affaire. Perplexe, le promoteur déclara. --- Je ne vois pas où est le problème. --- Le problème comme vous dites est très simple, coupa l'homme aux tempes argentées et si distingué de maintien. Il s'agit d'une question d'ordre social. Si nous laissons le peuple régler sa propre vie comme il lui convient, c'est notre prédominance à nous qui est menacée. Il y a peu, l'ouvrier passait ses journées entières à travailler et le dimanche il était pris en main; croyant ou athée, des activités avaient été mises en place auxquelles il ne pouvait se dérober. En bref, nous avions le contrôle total de son destin et de sa vie et tout allait pour le mieux. Aujourd'hui, non seulement ses heures de travail ont diminué, mais de ses loisirs, il en fait ce qu'il veut. C'est intolérable. C'est la structure même de la société qui est en train de nous échapper. Nous devons reprendre la situation en main. Pour cela nous devons ressaisir la partie de l'existence de l'ouvrier qui nous a été volée: ses loisirs! Voilà pourquoi il est important d'en finir avec cette vogue au lac. Tout y est trop libre! Depuis 30 ans déjà qu'elle existe, le peuple y apprend chaque dimanche que sa vie et son destin peuvent lui appartenir. Il faut y mettre un terme et vite. Nous devons urbaniser ces prés et combler le lac. --- Et vous croyez que le peuple acceptera? --- De quel côté êtes-vous monsieur R., du nôtre ou de celui du peuple? --- De celui de mon profit, cher ami, uniquement celui de mon profit. Je n'engagerai pas un centime de ma fortune dans ce projet. Mais si la municipalité se charge de me payer pour construire, je serais partant, à condition toutefois qu'elle s'engage à dissiper les conflits qui ne manqueront pas de survenir avec le petit peuple. --- Il n'y aura pas de conflits! assura fermement le chef de service. Tout ce que nous désirons c'est conserver l'ordre social tel qu'il est, à savoir la main mise totale sur la populace. Les petites gens doivent comprendre physiquement qu'ils ne sont pas maître de leur vie, qu'il ne peut pas en être autrement. Et nous le leur prouveront. La société a changé, ils ont des loisirs nouveaux, très bien. Puisque nous ne pouvons rien changer à cela, prenons-les en main! Comme je vous l'ai dit, si nous voulons conserver notre prédominance sur la populace, nous devons organiser ses loisirs, les diriger, de telle sorte qu'elle n'ait pas le choix. De nos jours, c'est un lac qu'ils veulent; soit! Nous leur en offriront un, plus grand, plus beau, agrémenté d'un parc attrayant; ils en seront enchantés. Je me charge de convaincre les élus de l'utilité de ces travaux. Plus tard, lorsque le goût des petites gens évoluera, ne nous laissons pas prendre au dépourvu et investissons chaque domaine de leurs loisirs afin de les diriger selon nos objectifs. Ainsi l'aspect de la société aura beau changé, dans le fond, tout restera exactement comme avant. Dix années plus tard, en 1855, et en dépit des nombreuses protestations, le lac fut comblé par les débris venant du percement de la rue Impériale (actuellement rue de la République). Quelques mois après ces événements, en 1856, la construction d'un grand parc et le creusement d'un lac artificiel fut entreprit, à cinq minutes de marche de cet ancien lac. Un parc aux allées bien tracées, au parcours bien défini et obligatoire, un parc au superbes pelouses interdites. Un parc où l'on aura prévu les distractions, les endroits où s'arrêter et où se reposer; un parc où le bon peuple sera canalisé, contrôlé... tant il est vrai qu'il ne saurait de lui-même déterminer ses lieux de villégiature. Un beau parc en vérité, mais que reste-t-il de cette joie de vivre, de cette folle gaieté qui ébouriffait tant les Lyonnais lors de leur ancienne vogue au lac?... (1) Bistanclaque: bruit que faisait les machines à tisser lors de leur utilisation. (2) La vogue: nom que l'on donnait à Lyon pour les grandes fêtes locales, les foires. De nos jours, il ne reste plus que "La Vogue aux marrons" qui se tient en automne sur la colline de la Croix-Rousse. OBSERVATION La nouvelle précédente a été inspirée par un fait réel. Le lac des brotteaux persista durant plus de 40 ans avant d'être comblé. Quelques mois plus tard, on creusait le lac artificiel du parc de la Tête d'Or. Ci-dessous, la photocopie d'un article à ce sujet parue dans le livre "A travers les rues de Lyon" paru en 1902, écrit par A. Vachet. Deuxième document: emplacement du lac des Brotteaux tiré d'un plan paru dans le livre "Changement de noms de rue de la ville de Lyon" par A. Steyert, parue en 1884. Lyon 1812, un lac se forme soudainement en plein milieu d'une terre à blé, dans le quartier des Brotteaux encore en friches. 50 m de long, 15 de large sur 5 de profondeur: un bien beau lac en vérité. Toute la jeunesse de la ville y court bientôt et les guinguettes y fleurissent. Dès lors, chaque dimanche c'était la Vogue au Lac, avec jeux, danses, musiques et une joie de vivre fantastique. Une fête spontanée, ébouriffante, qui dura plus de 40 ans... jusqu'au moment où de hautes consciences décidèrent de combler ce lac avant d'en creuser un autre à cinq minutes de là. Cette nouvelle a été inspirée par un fait réel. Lyon 1812, un lac se forme soudainement en plein milieu d'une terre à blé, dans le quartier des Brotteaux encore en friches. 50 m de long, 15 de large sur 5 de profondeur: un bien beau lac en vérité. Le lac des brotteaux persista durant plus de 40 ans avant d'être comblé. Quelques mois plus tard, on creusait le lac artificiel du parc de la Tête d'Or. |